Champ de ruines
.
L’Irlande est un pays extraordinaire. Riche d’un millénaire de bruit et de fureur, de l’infinie douceur de ses collines, du vent blanc qui souffle sur les herbes entremêlées, des nuages qui courent la mer, et des voix de cristal qui réchauffent les veillées.
Qui la parcourait autrefois, retrouvait l’innocence : écolières en uniforme marchant par deux sur le trottoir, route qu’on partage avec les moutons à tête noire, et le roi saumon, qui ne hantait pas que les conversations d’après-boire. Par-dessus tout cela, flottait dans les regards une fierté teintée de dérision finaude, qu’une langue impro-nonçable offrait en conversations interminables à l’étranger de passage.
Vaincues sont les tourbières aux chevelures d’ajoncs
.
Mais l’Irlande a changé. En peu d’années, de prétentieuse bâtisses climatisées à la laideur californienne, ont colonisé la plage, masquant les maisons de pêcheurs nichées à l’abri du vent. Offertes aux regards sur l’esplanade qui les entoure, une, deux, cinq autos flambant neuves témoignent bruyamment de la prospérité familiale. Des stations-services cathédrales ont poussé le long des routes élargies, effondrant les murets de pierre sèche. Sur les collines dominant la mer, des armées de mobile-home, alignés comme pour combattre, ont vaincu les tourbières et leurs chevelures d’ajoncs. On ne fume plus dans les pubs, on y entend aussi moins de musique. Et pour l’étranger, à qui jadis on offrait un verre, rarement se détourne le regard vissé à l’écran plat.
Il a fallu dix siècles d’efforts et de souffrances pour bâtir ce pays rude et soyeux.
Il a suffit de dix ans à un système absurde pour en faire un champ de ruines.
Pensons-y pour le nôtre.



